Mon premier dimanche sur le sol européen (2/2)

Depuis ce jour-là, quand je vais en Corée (du Sud), il m’arrive de compter le nombre de croix que je croise. Un réflexe que je n’avais pas lorsque j’y vivais. Connaissez-vous en effet le nombre de salons de coiffure qui sont dans un rayon de 500 mètres autour de chez vous ? Avez-vous eu l’idée de les compter un jour ? Chez ma mère, dans un quartier résidentiel de la ville limitrophe de Séoul, je peux compter pas moins de neuf églises issue de la Réforme et une église catholique romaine que je pourrais atteindre à pied en moins de dix minutes.

© Cha ZooYong, « Muraille #01 », exposition « The One »

D’après les statistiques de l’année 2017, on compte environ 54’000 lieux de culte protestant en Corée, dont la population est d’environ 51,5 millions. C’est à peine moins nombreux que les salons de coiffure : 66’000.

Si je transpose naïvement les proportions, c’est comme s’il y avait 11 temples protestants dans ma paroisse (Corcelles-Cormondrèche et Peseux), 35 dans la ville de Neuchâtel, 2’300 à Paris. La superficie de Paris étant de 105 km2, on pourrait compter 23 églises protestantes par kilomètre carré.

Cela fait un bien fou de faire ce calcul et de savoir que je n’étais pas complètement stupide en m’aventurant dans les rues de Paris ce dimanche en juillet 2000. Je pensais bien sûr que la population protestante n’y serait pas si nombreuse, mais même si je m’imaginais un paysage où il n’y aurait qu’un dixième de ce dont j’avais l’habitude, cela aurait dû être 2 à 3 lieux de culte protestant dans un rayon de 500 mètres. D’où probablement ce que je me disais : une promenade d’une demi-heure, allez, de trois quart d’heure, me suffira…

Il y a quelques années, je passais mes vacances en Bretagne, un des bastions catholiques de France. Quelques minutes de recherche sur internet permirent d’obtenir l’adresse du temple de l’Église réformée la plus proche de notre gîte. Il fallait environ une heure de route. Ma femme et moi nous regardâmes un petit instant et décidâmes d’aller à la messe catholique du coin. Si nous y habitions pour une longue durée, pourquoi pas, mais pour quelques semaines de vacances…

J’aurais pu me poser sur le banc d’une de ces églises catholiques il y a vingt ans lorsque ma recherche à l’aveugle avait commencé à me paraître sans issue. Mais c’était il y a vingt ans.

Mon premier dimanche sur le sol européen (1/2)

Il n’était pas encore 9 heures du matin quand je franchis le portail de la résidence universitaire. Le boulevard était beaucoup plus tranquille qu’il m’avait paru les jours précédents. Je fus l’unique bénéficiaire du feu vert pour les piétons, faisant patienter une seule voiture. Arrivé de l’autre côté, je me remplis les poumons de l’air d’un jour nouveau, aussi tranquillement possible, pendant que je dessinais mentalement, et à gros traits le trajet que je devais prendre. Puis je me mis à marcher. C’était ma première promenade du dimanche à Paris, après mes premières de mercredi, de jeudi, de vendredi et de samedi.

Je marchai paisiblement. Je n’hésitai pas à m’arrêter un instant pour observer, m’émerveiller, gratter la tête, rigoler tout seul, devant toutes choses nouvelles et étranges que je n’avais pas vues en Corée. Environ un quart d’heure après et me voilà devant l’église que j’avais repérée la veille dans le bus de retour après avoir visité je ne sais plus quoi. C’était une église catholique romaine comme je m’en étais douté. Je ne pensais pas que je trouverais d’un coup une église protestante dans un pays dont le renom d’être « fille aînée de l’Église (catholique) » était connu jusqu’à moi. Je me disais : j’y vais et je me renseignerai.

Pourquoi n’avais-je pas fait de recherche sur Google ? C’était il y a vingt ans, en été 2000. L’internet n’était pas encore partout. On payait une certaine somme pour un abonnement mensuel de quelques heures. Pour ceux qui n’avaient pas de connexion internet chez soi ou ceux qui n’avaient pas (encore) de chez soi tout court comme moi, il y avait des cybercafés payants ou de quelques grandes bibliothèques qui offraient généreusement quelques minutes de connexion au prix d’une longue patience dans une fille d’attente. De toute façon, j’étais encore loin d’avoir ce réflexe de l’internet pour chercher une information à l’époque.

Je n’avais pas osé non plus consulter l’annuaire téléphonique. J’aurais dû passer des heures pour comprendre la structure et l’organisation de ces immenses volumes moins prometteurs qu’effrayants pour mon français encore rudimentaire. Je m’étais dit : je me promènerai une demi-heure, peut-être trois quart d’heure si je me distrais vraiment, et je tomberai sûrement sur une église protestante. En plus, j’avais déjà repéré l’église catholique près de ma résidence temporaire.

« Messe dimanche : 11 heures », indiquait le panneau à côté de l’entrée. Poussant timidement la porte, je me glissai à l’intérieur. Personne. Je ressortis et vis un homme, une baguette à la main, passer devant l’église.

« Bonjour, monsieur ! Excusez-moi, mais vous êtes du quartier ?

– Oui, pourquoi ?

– Est-ce que vous connaissez par hasard une église dans le coin ?

– Mais vous en sortez, dit-il, me regardant et regardant l’église derrière moi.

– Ah, non… Je voulais dire une église protestante.

– Une église quoi ?

– Vous savez, une église presbytérienne, méthodiste, baptiste…

– Pres… quoi ? »

Je m’excusai et le laissai partir. Il n’était même pas 9 heures 30. Je dirigeai mes pas vers le Nord, vers le centre de Paris, en me disant que je ferais des zigzags des rues parisiennes et repérerais au moins une église protestante d’ici une demi-heure gros maximum.

Après quelques minutes de marche, je vis déjà un clocher. Mais ce fut encore une église catholique. Je continuai le chemin. Une autre église catholique. J’accélérais de plus en plus mes pas. Toutes les églises que je trouvais étaient catholiques romaines, toutes les personnes que j’interrogeais me donnaient une réponse identique : « Je ne sais pas s’il y en a une… ».

Encore une église. Je me dis en m’approchant que ce serait la dernière. Et encore une fois, une église catholique. J’entrai doucement et la messe avait déjà commencé. Après une petite hésitation, je ressortis encore plus discrètement que j’étais entré. Le panneau extérieur disait que la messe était à 10 heures 30. J’avais erré plus d’une heure et demie.

J’avais envie de rentrer à la résidence. Je ne savais même pas où je me trouvais. Il fallait chercher une station de métro, le repère le plus sûr d’orientation de la ville pour moi qui venais de Séoul. J’interrogeai une dame qui m’indiqua sans aucune hésitation la direction et la distance de la station la plus proche. Peut-être est-ce la personne qui peut me renseigner ?

« Au fait, est-ce que vous savez par hasard s’il y a une église protestante pas très loin d’ici ?

– Il y a une église dans cette direction…

– Ah, c’est de là que je viens. Mais je cherche une église… Non, laissez tomber. Merci, madame. »

Dans le métro pour le retour vers la résidence, je me demandai : Qu’est-ce que j’ai fait de faux pour en arriver là ?