La prière sur le monde (œcuménique)

Les paroisses catholiques romaines de Peseux et de Colombier et les paroisses réformées de la BARC et de la Côte se sont réunies cette année à l’église catholique de Peseux pour une célébration œcuménique dans le cadre de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Ce fut une célébration de la Parole, ce qui veut dire sans eucharistie, ce qui veut dire sans la possibilité de l’hospitalité eucharistique, ce qui veut dire…

L’eau vivante coule contrairement à l’eau qui stagne et pourrit. Quand elle rencontre un obstacle, elle le contourne et trouve un autre chemin à défaut de pouvoir le déborder. Elle ira, lentement mais sûrement, rejoindre la rivière, le fleuve et la mer. Il en devrait aller de même pour notre volonté œcuménique : frayer toujours un nouveau chemin qui contourne les obstacles à défaut de pouvoir les franchir, et espérer que ces obstacles se trouvent un jour, bien en arrière, caduques.

Dt 16,11-20 et Lc 4,14-21 (trad. TOB)

11Au lieu que le SEIGNEUR ton Dieu aura choisi pour y faire demeurer son nom, tu seras dans la joie devant le SEIGNEUR ton Dieu, avec ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, le lévite qui est dans tes villes, l’émigré, l’orphelin et la veuve qui sont au milieu de toi. 12Tu te souviendras qu’en Egypte tu étais esclave, tu garderas ces lois et tu les mettras en pratique.

13Quant à la fête des Tentes, tu la célébreras pendant sept jours lorsque tu auras rentré tout ce qui vient de ton aire et de ton pressoir. 14Tu seras dans la joie de ta fête avec ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, le lévite, l’émigré, l’orphelin et la veuve qui sont dans tes villes. 15Sept jours durant, tu feras un pèlerinage pour le SEIGNEUR ton Dieu au lieu que le SEIGNEUR aura choisi, car le SEIGNEUR ton Dieu t’aura béni dans tous les produits de ton sol et dans toutes tes actions ; et tu ne seras que joie.

16Trois fois par an, tous tes hommes iront voir la face du SEIGNEUR ton Dieu au lieu qu’il aura choisi : pour le pèlerinage des pains sans levain, celui des Semaines et celui des Tentes. On n’ira pas voir la face du SEIGNEUR les mains vides : 17chacun fera une offrande de ses mains suivant la bénédiction que t’a donnée le SEIGNEUR ton Dieu.

18Tu te donneras pour tes tribus des juges et des scribes dans toutes les villes que le SEIGNEUR ton Dieu te donne ; et ils exerceront avec justice leur juridiction sur le peuple. 19Tu ne biaiseras pas avec le droit, tu n’auras pas de partialité, tu n’accepteras pas de cadeaux, car le cadeau aveugle les yeux des sages et compromet la cause des justes. 20Tu rechercheras la justice, rien que la justice, afin de vivre et de prendre possession du pays que le SEIGNEUR ton Dieu te donne.


14Alors Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, et sa renommée se répandit dans toute la région. 15Il enseignait dans leurs synagogues et tous disaient sa gloire.16Il vint à Nazara où il avait été élevé. Il entra suivant sa coutume le jour du sabbat dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture. 17On lui donna le livre du prophète Esaïe, et en le déroulant il trouva le passage où il était écrit : 18L’Esprit du Seigneur est sur moi / parce qu’il m’a conféré l’onction / pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. / Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération / et aux aveugles le retour à la vue, / renvoyer les opprimés en liberté, / 19proclamer une année d’accueil par le Seigneur.20Il roula le livre, le rendit au servant et s’assit ; tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui. 21Alors il commença à leur dire : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »

Prédication du dimanche 20 janvier 2019 à Peseux

« Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. » Par cette seule phrase, Jésus enflamme la synagogue de Nazareth. Nous n’avons pas lu ce matin la suite de l’histoire, mais ses auditeurs seront enthousiasmés, secoués et bouleversés par ce court commentaire de Jésus. Qu’est-ce qui avait de quoi faire agiter autant les gens ? L’écriture que Jésus a lue et commentée ce jour-là est un passage du livre du prophète Esaïe qui rappelle à la fin la proclamation d’« une année d’accueil par le Seigneur ».

C’est un passage qu’on associait au commencement de l’année du jubilé. La Loi que le peuple d’Israël avait reçu à travers Moïse préconisait la pratique du jubilé. Tous les sept ans (Dt 15) ou tous les cinquante ans (Lv 25), le peuple devait vivre une année de libération générale : les terres vendues ou gagées devaient être rendues à leurs propriétaires initiaux, toutes les dettes remises, et les esclaves affranchis. En général, les familles ne vendaient pas leur terre de bon gré, mais plutôt en raison d’un endettement ; suite à cet endettement, la propriété était vendue et la famille partait ailleurs, souvent pour travailler en tant qu’esclaves. Le commandement du jubilé traduisait la volonté de Dieu de permettre régulièrement à tout le monde de prendre un nouveau départ. La terre appartient à Dieu, et les hommes et les femmes sont faits à l’image de Dieu, c’est-à-dire libres. Ni la terre ni les personnes ne peuvent être vendues définitivement ; personne ne doit être abandonné irrémédiablement dans la pauvreté et le désespoir.

Mais, hélas, ce n’est pas ainsi que notre monde fonctionne ! On dit qu’une bonne nouvelle pour les pauvres est souvent une mauvaise nouvelle pour les riches. Et, dans les sociétés humaines, ce sont les riches et les puissants qui font la loi dans la plupart des cas. A en croire les historiens, il n’est pas sûr que le jubilé ait été un jour réellement appliqué de manière conséquente en Israël. Humainement irréaliste, utopique, il est compris plutôt comme un acte de Dieu à venir en faveur de son peuple. L’idée du jubilé est petit à petit assimilée à celle d’un temps nouveau que Dieu fera un jour surgir pour son peuple. En attendant, il est humain et normal qu’il y ait des personnes qui profitent des succès de leurs ancêtres, et d’autres qui souffrent des conséquences des échecs de leurs parents, même de manière irrévocable.

Or, à un jour de sabbat à Nazareth, Jésus dit que c’est aujourd’hui, le temps promis, le jour de la libération générale tant attendue par le peuple, par l’humanité, le jour où enfin la justice de Dieu se manifeste. Chacun et chacune a le droit de prendre un nouveau départ sous le regard de Dieu, quels que soient sa déception, sa frustration, ses échecs passés. Voilà la justice que Dieu rend à chaque existence, à chacun et chacune de ses enfants. Chaque personne a son avenir à découvrir dans la promesse de Dieu qui la pardonne et l’aime.

L’Église, le rassemblement de celles et ceux qui sont appelés à témoigner de cette révélation de Dieu dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, reçoit ainsi la vocation de travailler pour la justice de Dieu qui relève et libère le monde. Dieu n’a pas donné son Fils unique pour l’Église ; il a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. En attendant la manifestation pleine du Royaume, nous, l’Église du Christ, témoignons de cet amour de Dieu pour le monde ; nous travaillons auprès du Christ qui œuvre aujourd’hui encore pour la justice et la paix dans le monde. Si nous nous rassemblons comme ce matin, au jour du Seigneur, c’est pour partager ce que nous avons vu comme œuvre de Dieu dans notre vie et exprimer notre louange ; c’est pour nous rappeler ce que nous avons manqué de voir ou de reconnaître ; c’est pour apprendre le vocabulaire et la grammaire avec lesquels Dieu continue à écrire sa lettre d’amour pour le monde ; c’est pour prier pour le monde ; c’est pour recevoir la bénédiction sur nous, nous qui nous engageons à nouveau sur le chemin du témoignage auprès de celles et ceux qui nous entourent.

Les Églises d’Indonésie ont choisi pour la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens de cette année un texte du livre de Deutéronome que nous avons lu en premier. Le choix est de prime abord déconcertant, car ce passage enchaîne sans transition deux domaines très différents : le domaine cultuel-spirituel et le domaine de la justice dans la société. Moïse parlent ici côte à côte des trois fêtes de pèlerinage que le peuple d’Israël doit accomplir, et des règles pour les juges. A travers ce passage, les Églises d’Indonésie nous invitent à nous rappeler la raison d’être même du peuple de Dieu, la vocation du peuple de témoins : le va-et-vient indissociable entre les célébrations et le travail dans et pour le monde.

Je voudrais me contenter de deux remarques qui en découlent pour ce jour de célébration œcuménique.

Premièrement, j’aimerais que nous nous rappelions sans cesse que le dialogue et la réflexion œcuméniques ne sont pas du domaine des affaires étrangères, du domaine de quelques experts diplomatiques (j’emprunte l’expression de François-Xavier Amherdt). L’œcuménisme doit être considéré pour ainsi dire comme l’affaire du ministère intérieur, la question éminemment courante qui nous préoccupe au plus profond de nous en tant que chrétiens. Une personne qui a des soucis de communication avec son conjoint à la maison, on comprend qu’elle s’en occupe en priorité même si de multiples engagements extérieurs la sollicitent ; une autre s’excuse de son souper d’entreprise tout naturellement pour s’occuper d’un membre de la famille malade. Il en va de même pour l’amour fraternel entre les chrétiens, non seulement entre tel ou tel individu ou entre les petits groupes mais aussi entre les Églises mêmes. « Aimez-vous les uns les autres », dit le Seigneur, « comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. A ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,34-35). La crédibilité de notre témoignage à l’égard du monde – justement notre souci fondamental des affaires étrangères – en dépend.

Deuxièmement, j’aimerais que nos quelques célébrations œcuméniques qui jalonnent notre année liturgique soient tout comme ces trois fêtes de pèlerinage du peuple hébreu, les fêtes les plus importantes qui rythment la vie d’un peuple. Jadis rassemblés dans le Temple de Jérusalem, les pèlerins louaient et priaient pour tout ce que le Seigneur leur a donné et promis. Le texte dit : « On n’ira pas voir la face du SEIGNEUR les mains vides : chacun fera une offrande de ses mains suivant la bénédiction que t’a donnée le SEIGNEUR ton Dieu ». En comparant notre célébration à ce rassemblement des pèlerins venus fêter l’œuvre de Dieu, il m’est impossible d’oublier notre patène vide, notre calice vide. Pour des raisons qui dépassent la volonté et la compréhension de beaucoup, nous avons remis en question, en tout cas selon les lieux, la coutume à laquelle nous avons été habitués ces dernières décennies. C’est un sujet de souffrance, et nous ne devrons jamais oublier cette souffrance qui nous habite. Mais en même temps, nous ne pouvons pas laisser cette souffrance nous rendre léthargiques ; nous avons tant de choses à faire au nom du témoignage commun, œcuménique, au service de Dieu et pour la mission dans le monde.

Pour conclure, je me permets de citer un texte de Teilhard de Chardin, ce prêtre jésuite qui s’est trouvé un jour sans pain ni vin en Mongolie intérieure :

Puisque, une fois encore, Seigneur, […] dans les steppes d’Asie, je n’ai ni pain, ni vin, ni autel, je m’élèverai par-dessus les symboles jusqu’à la pure majesté du Réel, et je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l’autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde.

Le soleil vient d’illuminer, là-bas, la frange extrême du premier Orient. Une fois de plus, sous la nappe mouvante de ses feux, la surface vivante de la Terre s’éveille, frémit, et recommence son effrayant labeur. Je placerai sur ma patène, ô mon Dieu, la moisson attendue de ce nouvel effort. Je verserai dans mon calice la sève de tous les fruits qui seront aujourd’hui broyés.

Teilhard de Chardin, La messe sur le monde, « L’offrande », 1923.

Mes sœurs, mes frères en Christ, sommes-nous prêts à remplir notre patène vide de nos prières communes pour la justice et la paix du monde ? Voulons-nous remplir notre calice vide de nos larmes et sueurs qui seront versés pour le témoignage commun de l’amour de Dieu ? Notre soutien est dans les Seigneur.

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