Entrer dans le temps de l’Avent… en faisant une vidéo

La situation exceptionnelle de ces temps m’a amené à faire ce que je n’avais jamais imaginé de faire auparavant : montage vidéo. Ceci est ma deuxième vidéo de ma vie.

Parfois amusant, parfois drôle… — enfin, je parle du travail du montage, non pas du contenu de la vidéo elle-même — mais c’est un travail qui demande beaucoup de concentration, beaucoup (x 10) de patience, et beaucoup (x 100) de calme. L’image d’un-e réalisateur-trice d’un film a radicalement changé chez moi depuis peu.

Bon temps de l’Avent !

Laissez paître vos bêtes (Noël ancien français)

Laissez paître vos bêtes,
Pastoureaux par monts par vaux ;
Laissez paître vos bêtes,
Et venez chanter Nau !

1/ J’ay ouï chanter le rossignol
Qui chantait un chant si nouveau,
Si haut, si beau, si résonneau.
Il m’y rompait la tête,
Tant il prêchait et caquetait ;
J’ay donc pris ma houlette,
Pour aller voir Noël.

2/ Je m’enquis au berger Nolet,
As-tu ouï le rossignolet,
Tant joliet qui gringotait,
Là haut sur une épine ?
Ouï, dit-il, je l’ay ouï,
J’en ai pris ma houssine,
Et m’en suis réjoui.

3/ Nous dîmes tous une chanson,
Les autres y sont venus au son.
Or, sus, dansons, prends Alison !
Je prendrai Guillemette,
Et Margot prendra le gros Guillot.
Qui prendra Péronnelle ?
Ce sera Tallebot.

4/ Ne dansons plus, nous tardons trop ;
Allons y tôt, courons le trot,
Viens tôt, Margot, attends, Guillot !
J’ay rompu ma courette ;
Il faut racoutrer mon sabot.
Or, tiens, cette aiguillette,
Elle te servira trop.

La Sainte-Cène, ce qui fait du dimanche un vrai dimanche

Prédication du dimanche de la fête « Corps et Sang du Christ » – Peseux, le 14 juin 2020

51« Moi je suis le pain vivant descendu des cieux. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour toujours. Le pain que je donnerai pour que le monde vive, c’est ma chair. » 52Là-dessus, les Juifs se disputaient vivement entre eux : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? » demandaient-ils. 53Jésus reprit : « Oui, je vous le déclare, c’est la vérité : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. 54Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang possède la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. 55Car ma chair est une vraie nourriture et mon sang est une vraie boisson. 56Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure uni à moi et moi à lui. 57Tout comme le Père qui m’a envoyé est vivant et comme je vis par lui, de même, celui qui me mange vivra par moi. 58Voici donc le pain qui est descendu des cieux. Il n’est pas comme celui qu’ont mangé vos ancêtres, qui sont morts. Mais celui qui mange ce pain vivra pour toujours. »

Evangile selon Jean 6,51-58

Le jour du Seigneur et le repas du Seigneur

J’ai passé un peu plus de cinq ans seul à Paris, avant de me marier. Pendant toute cette période-là, quand je téléphonais à mes parents en Corée, mon père de temps en temps, et ma mère presque chaque fois, posaient cette question invariable : « Est-ce que tu manges bien au moins ? en tout cas, trois fois par jour ? »

Cela fait plus de trois mois que nous avons dû renoncer à nous rassembler autour de la table de la Sainte-Cène. Rappelons-nous, comme l’a écrit notre ami Willy Rordorf[1] dans l’un de ses ouvrages, que ce repas du Seigneur fait partie des rites indispensables des chrétiens dès le début de l’histoire de l’Église. De dimanche en dimanche, nos ancêtres dans la foi n’ont cessé de se rassembler pour lire le témoignage des apôtres dans les évangiles, faire une collecte en solidarité avec les frères et sœurs dans le besoin, et célébrer la Sainte-Cène. Ce partage de repas en mémoire de la mort et de la résurrection du Christ faisait du dimanche un vrai dimanche, c’est-à-dire « dies Dominicus », le jour du Seigneur. Le jour du Seigneur, c’est le jour où le repas du Seigneur est célébré.

Communion comme acte fondamental des chrétiens

Peut-être direz-vous que ce n’est pas toujours le cas depuis la Réformation du 16e siècle. C’est vrai. Malheureusement le contexte polémique de l’époque avait même fait plier Calvin, une des figures principales de notre Église réformée, qui avait personnellement souhaité célébrer la Sainte-Cène chaque dimanche. « Partout où nous voyons », disait-il, « la Parole de Dieu être purement prêchée et écoutée, les sacrements purement administrés selon l’institution de Christ, là il ne faut douter nullement qu’il n’y ait Église[2] ». L’écoute commune de la Parole de Dieu et le partage du pain font l’Église.

Nous voulons témoigner de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ en paroles et en actes. Notre témoignage en paroles commence par lire ensemble les Écritures – comme il y a un instant – et écouter ensemble comment Elles résonnent comme Parole de Vie aujourd’hui dans notre vie – comme vous le faites maintenant avec votre vécu et vos projets, en ricochet à ma pauvre contribution. Quant au témoignage de l’Évangile en actes, cela commence par le partage du pain et du vin, cet acte fondamental par lequel nous rendons grâce à Dieu pour tout ce qu’il nous a donné, qu’il nous donne de partager, et qu’il nous promet de donner.

Dieu tout entier et notre existence tout entière

Je ne prolongerai pas longtemps ce temps de méditation, car il nous faudra un peu plus de temps que d’habitude, afin de vivre la Sainte-Cène en respectant les mesures recommandées. Pour conclure, je voudrais attirer votre attention sur une seule expression de l’évangile selon Jean.

Dans ce passage, Jésus parle de sa chair et de son sang comme vraie nourriture et vraie boisson pour la vie éternelle, c’est-à-dire la vie en Dieu. Nous sommes habituées à entendre plutôt le « corps » et le « sang » du Christ concernant ce repas qui nous met devant la présence du Seigneur. Dans la langue que Jésus a parlé à son époque, la chair et le sang veulent dire la personne tout entière.

A travers le pain et le vin que nous partageons, nous sommes invités à voir le don que Dieu ne cesse de faire dès le commencement jusqu’à la fin des temps. C’est le don de Dieu lui-même tout entier. Nous nous réjouissons dès aujourd’hui de la promesse de ce jour où « Dieu sera tout en tous » (1Co 15,18). Alors, nous ? De notre côté ? Nous sommes prêts à vivre cette joie, cette promesse incroyable avec toute notre existence entière ? Comme on dit, on devient pianiste en jouant du piano ; tout comme c’est en marchant que l’on apprend à marcher, c’est en participant à la Sainte-Cène que l’on apprendra à la vivre, comme le dit Félix Moser pour citer un autre ami de notre paroisse[3]. Ce dimanche, ce jour du Seigneur, nous nous sommes rassemblés pour cela.


[1] Willy Rordorf, « La célébration dominicale de la Sainte Cène dans l’Église ancienne », Revue de théologie et de philosophie, 99, 1966, p. 25-29 (repris in : Liturgie, foi et vie des premiers chrétiens. Etudes patristiques, Paris, Beauchesne, 1986, p. 59-63.

[2] Institution de la religion chrétienne, IV, 1, 9.

[3] Cf. La perspective mystagogique de la Cène défendue par Félix Moser dans sa conférence à Bâle du 11 mai 2019 : « La théologie eucharistique de Jean-Jacques von Allmen et l’histoire de ses effets en Suisse romande » (texte consultable sur le blog de l’auteur)

Où avez-vous été pendant tout ce temps ?

Prédication du dimanche de Pentecôte – Peseux, le 31 mai 2020

D’où venez-vous ?

1Quand le jour de la Pentecôte arriva, les croyants étaient réunis tous ensemble au même endroit. 2Tout à coup, un bruit vint du ciel, comme un violent coup de vent, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. 3Ils virent apparaître des langues pareilles à des flammes de feu ; elles se séparèrent et se posèrent une à une sur chacun d’eux. 4Ils furent tous remplis de l’Esprit saint et ils se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’exprimer. 5À Jérusalem vivaient des Juifs qui honoraient Dieu, venus de tous les pays du monde. 6Quand ce bruit se fit entendre, ils s’assemblèrent en foule. Ils étaient tous profondément surpris, car chacun d’eux entendait les croyants parler dans sa propre langue. 7Ils étaient remplis de stupeur et d’admiration, et disaient : « Ces gens qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? 8Comment se fait-il que chacun de nous les entende parler dans sa langue maternelle ? 9Parmi nous, il y en a qui viennent du pays des Parthes, de Médie et d’Élam. Il y a des habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et de la province d’Asie ; 10certains sont de Phrygie et de Pamphylie, d’Égypte et de la région de Cyrène, en Libye ; d’autres sont venus de Rome, 11de Crète et d’Arabie ; certains sont nés Juifs, et d’autres se sont convertis à la religion juive. Et pourtant nous les entendons parler dans nos diverses langues des grandes œuvres de Dieu ! »

Acte des apôtres 2, 1-11

Où est-ce que vous avez été durant tout ce temps, pendant presque trois mois ? Vous venez d’où ? Du pays des Parthes ? de Médie ? d’Élam ? de Mésopotamie ? de Judée ? de Cappadoce ? de Phrygie ? de Pamphylie ?… Je sais que vous venez de chez vous, de Corcelles, de Cormondrèche, de Peseux pour la plupart, mais je ne parle pas que de votre corps. Vous-mêmes, vous venez d’où ? Avec tous vos souvenirs de vie jusqu’ici, toutes vos envies et contraintes de ces jours-ci, tous vos petits et grands projets pour vous ou pour les vôtres, vous-mêmes, vous dans vos corps et dans vos âmes, où est-ce que vous avez été durant tout ce temps ?

En ce qui me concerne, j’ai beaucoup erré. J’ai été dans un pays d’incompréhension et d’incertitude, puis dans une région d’angoisse où je me prenais pour un danger potentiel. Dans le pays d’une certaine insouciance aussi car on s’adapte. J’ai habité un moment le pays de l’enthousiasme qui promettait de rattraper le temps perdu, un moment dans une île de solitude où je me suis posé beaucoup de questions sur moi-même. J’ai vécu aussi le pays des experts où les idées ne manquaient pas pour répondre à toutes les questions que la crise provoquait ; j’ai visité les régions de la médecine, du climat, de la mobilité douce, du rapport entre l’humanité et la nature, des medias et des informations… J’ai été aussi dans le pays de la nostalgie où les visages et les voix de celles et ceux qui m’ont façonné et me façonnent défilent lentement. Et vous, vous venez d’où ? Où est-ce que vous avez été durant tout ce temps, pendant presque trois mois ?

Mais surtout, ce matin, qu’est-ce qui vous amène jusqu’ici ? Peut-être avez-vous entendu une parole ? Une parole qui, dans un pays étrange, résonnait pourtant chez vous comme si elle était de la langue de votre maman ? Une parole qui murmurait mais allait tout droit dans votre cœur ?

3C’est pourquoi, [frères et sœurs,] personne ne peut déclarer : « Jésus est le Seigneur ! », s’il n’est pas inspiré par l’Esprit saint. 4Il y a diverses sortes de dons spirituels, mais c’est le même Esprit qui les accorde. 5Il y a diverses façons de servir, mais c’est le même Seigneur que l’on sert. 6Il y a diverses façons d’agir, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous. 7En chacun l’Esprit saint se manifeste par un don pour le bien de tous. 8L’Esprit donne à l’un de parler selon la sagesse, et à un autre le même Esprit donne de parler selon la connaissance. 9Ce seul et même Esprit donne à l’un la foi et à un autre le pouvoir de guérir les malades. 10L’Esprit accorde à l’un d’accomplir des miracles, à un autre le don de transmettre des messages reçus de la part de Dieu, à un autre encore la capacité de distinguer les faux esprits du véritable Esprit. À l’un il donne la possibilité de parler en des langues inconnues et à un autre la capacité d’interpréter ces langues. 11C’est le seul et même Esprit qui produit tout cela ; il accorde à chaque personne un don différent, comme il le veut. 12Eh bien, le Christ est semblable à un corps qui se compose de plusieurs parties. Toutes ses parties, bien que nombreuses, forment un seul corps. 13Et nous tous, Juifs ou Grecs, esclaves ou personnes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps par le même Esprit saint et nous avons tous bu de ce seul Esprit.

Première épître de l’apôtre Paul aux Corinthiens 12, 3b-13

Qu’avez-vous entendu ?

La parole qui a percé un jour mon cœur durant tout ce temps de semi-confinement, je l’ai entendue à la télévision. Ce n’était pas vraiment une parole, mais plutôt un visage, un visage qui cherche. Celui d’un écrivain de 90 ans. Il parlait de son parcours, laborieux au départ et pendant un bon moment de sa vie. Mais ce n’était ni son succès fulgurant ni sa carrière qui m’a impressionné. C’était son regard perçant qui cherchait inlassablement la beauté de l’existence, la beauté insoupçonnée dans tout ce qui peut nous paraître de prime abord laid. C’était l’intensité avec laquelle il avançait dans ses recherches qui arrivait tout droit dans mon cœur. Et je me suis dit : si seulement je pouvais discerner un gramme de sens, une infusion de vérité dans ce que je vois, dans ce que j’entends.

Et je me suis rappelé le feu de la bûche que nous avions allumé devant cette église au soir de la veille de dimanche de Pâques et le chant « A toi la gloire » entonné autour du feu. Quatre petites voix, même pas forcées, ont suffi pour remplir toute la place devant le temple. La mélodie résonnait avec douceur sur toute la place où le bruit de la circulation avait complètement disparu. Le bruit de la circulation reviendra, et il est déjà là. Le rythme de la vie quotidienne repartira, et il s’élance déjà. Peu importe, le Christ était là comme il l’est aujourd’hui parmi nous. C’est pourquoi Jésus Christ est le Seigneur.

Et vous, qu’est-ce que vous avez entendu ? Qu’est-ce que vous avez vu ? De quoi vous vous êtes souvenus ? A quoi avez-vous commencé à aspirer ? Il y aura sûrement autant d’histoires à raconter que nous pouvons nous compter. Mais l’apôtre Paul nous dit que nous tous, qui que nous soyons, où que nous en soyons, nous avons tous bu à la source de l’unique Esprit saint.

19Le soir de ce même dimanche, les disciples étaient réunis dans une maison. Ils en avaient fermé les portes à clé, car ils craignaient les autorités juives. Jésus vint et, debout au milieu d’eux, il leur dit : « La paix soit avec vous ! » 20Après ces mots, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. 21Jésus répéta : « La paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. » 22Après cette parole, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit saint ! 23Ceux à qui vous pardonnerez les péchés seront pardonnés ; ceux à qui vous refuserez le pardon ne l’obtiendront pas. »

Evangile selon Jean 20, 19-23

Qu’espérez-vous ?

Nous savons que le chemin sera long. La vie normale n’est pas à la portée de demain. Peut-être ne reviendra-t-elle jamais, en tout cas, telle que nous l’avions connue. Nous serons amenés à être encore et encore comme ces disciples qui avaient peur ce soir de Pâques.

Ils viennent de perdre leur espoir, leur raison de vivre. En suivant Jésus depuis la Galilée jusqu’à Jérusalem, ils croyaient qu’un autre monde s’ouvrirait, qu’un avenir nouveau s’offrirait. Or, ce Jésus s’est laissé arrêter, juger comme un impuissant ; il s’est laissé mourir comme un maudit sur la croix. Et cela fait trois jour que ses disciples se cachent, la peur au ventre, des autorités qui peuvent leur infliger le même sort. Ils s’enferment dans une maison et ferment la porte à clé.

Ce jour de Pâques, ce jour d’un tout nouveau départ, pour ses disciples, le Ressuscité apparaît comme celui qui se tient debout au milieu d’eux et dit : « La paix soit avec vous ». Il apparaît comme le visage de ce Dieu qui apporte une paix impossible dans les cœurs enfermés. Il surgit comme la paix improbable chez celles et ceux qui croient avoir verrouillé tout accès à quoi que ce soit.

Il souffle aujourd’hui encore sur nous en disant : « Recevez l’Esprit saint ! » C’est l’Esprit de pardon qui nous dit que Dieu nous aime tels que nous sommes. C’est l’Esprit d’espérance. En effet, comment ne pourrons-nous pas pardonner qui que ce soit, quoi que ce soit, même moi-même, tant que le Christ est celui qui ouvre même le cœur fermé à clé, qui ouvre un avenir vers Dieu pour toute la création.

Un plaidoyer pour une Eglise sœur

Giorgio Agamben s’en est pris récemment à l’Eglise catholique romaine dans un billet intitulé « Una domanda » (Une question). Le titre est sobre mais le ton et les arguments sont percutants. Il dénonce le manque de responsabilités de chacun et de chacune devant ce qu’il qualifie comme l’effondrement éthique et politique du pays tout entier face à l’épidémie actuelle, avant de diriger ses critiques à deux institutions en particulier : l’Eglise (au singulier, il est italien) et les juristes.

Il met le doigt là où cela fait mal avec acuité. Il soulève des questions pertinentes là où l’évidence semble régner. Je ne risquerai pas à entrer en débat… sauf sur un point. Je trouve son reproche à l’Eglise injuste.

Voici ce qu’il dit au sujet de l’Eglise :

Je ne peux pas, à ce stade, puisque j’ai accusé les responsabilités de chacun d’entre nous, ne pas mentionner les responsabilités encore plus graves de ceux qui auraient eu pour tâche de veiller sur la dignité de l’homme.

Tout d’abord, l’Église qui, en devenant l’esclave de la science, devenue la véritable religion de notre temps, a radicalement renoncé à ses principes les plus essentiels. L’Église, sous un pape nommé François, a oublié que François a embrassé les lépreux. Elle a oublié que l’une des œuvres de miséricorde est de rendre visite aux malades. Elle a oublié que les martyrs enseignent qu’il faut être prêt à sacrifier sa vie plutôt que sa foi et que renoncer à son voisin signifie renoncer à la foi.

Là, j’ai envie de répondre :

En fin de compte, l’Église qui, en restant la partenaire critique de la science pour que celle-ci ne s’érige pas en une religion, a radicalement appliqué ses principes les plus essentiels. L’Église, sous un pape nommé François, s’est souvenue que François a embrassé les lépreux. Elle s’est souvenue que l’une des œuvres de miséricorde est de prier pour et prendre soin des malades, des vulnérables, au point d’accepter d’être seule. Elle s’est souvenue que le Christ, seul sur la croix, enseigne qu’il faut être prêt à sacrifier sa vie plutôt que sa foi et que mettre en péril son voisin, fût-ce au nom de la foi, signifie renoncer à la foi.

Je ne pensais pas que j’aurais un jour l’idée de plaider pour une Eglise sœur contre Agamben. La vie n’est pas si courte – surtout en ce temps de semi-confinement – et tout peut arriver.

Lettre à une amie pasteure (ou : Pourquoi j’aspire à un culte moins extraordinaire)

« L’une des raisons pour lesquelles nous, chrétiens, discutons tant de l’hymne à chanter, de la liturgie à suivre, de la manière de célébrer, c’est que les commandements nous apprennent à croire qu’une mauvaise liturgie finit par conduire à une mauvaise éthique. Vous commencez par chanter un cantique mielleux et sentimental, puis vous faites une prière qui ne veut rien dire, et vous vous retrouvez à avoir assassiné votre meilleur ami. »

S. Hauerwas et W.H. Willimon, The Truth about God : the Ten Commandments in Christian Life, Nashville, Abingdon Press, 1999, p. 89

Chère amie,

Il y a une chose que je tiens à faire à la sortie d’un culte, c’est de dire un simple merci à l’officiant-e (je veux dire quand je me trouve dans l’assemblée, ce qui m’arrive, bien que pasteur, décidément plus souvent que d’y être en tant qu’officiant). Je m’abstiens tout aussi bien des compliments pour des choses qui m’ont particulièrement touché que de mentionner telle ou telle chose qui m’a moins plu.

J’enfonce une porte ouverte, mais le culte est ce que nous rendons à Dieu, non pas ce qu’un-e pasteur-e performe. C’est pourquoi par ailleurs on appelle cet acte « liturgie » : œuvre du peuple. L’officiant-e est là pour préparer, accompagner cette célébration de tous qu’est le culte. Ce qui m’a plus ou déplu ne m’importe pas tellement en fin de compte. Ce que l’officiant-e a pu faire magnifiquement ou maladroitement a encore moins d’importance pour moi. Ce qui m’est cher, c’est que l’officiant-e soit là afin que l’assemblée puisse participer pleinement à la célébration. (Entre nous… Lorsque quelqu’un me dit à la sortie du culte où j’ai été officiant : « Merci pour votre culte », je réponds sans relâche : « Merci pour ce que vous y avez apporté ».)

Malgré cette hésitation qui m’habite – une fois n’est pas coutume –, j’aimerais pourtant te dire un peu plus qu’un simple merci, à toi et à tous ceux qui ont officié avec toi, pour le culte transmis ce matin-là. Ce fut un très beau culte qui m’a permis de célébrer à cœur ouvert, avec joie.

Les églises ne sont pas loin, ma santé permet de me déplacer, et je suis heureux de ne pas être contraint de suivre les cultes à la télé ou à la radio en temps normal. Je les découvre ces jours-ci à cause de l’actualité sanitaire. Or, j’avoue que je me suis rendu compte que j’avais une certaine difficulté à être un participant, autrement dit un vrai « acteur » de la célébration ces derniers temps. Malgré toute ma bonne volonté j’avais du mal à faire partie de ce peuple qui célèbre notre Dieu. Je me trouvais trop souvent, et cela avec stupéfaction et profonde tristesse, dans la posture de quelqu’un qui, au lieu de se placer devant Dieu, observe, admire ou grimace devant celles et ceux qui célèbrent. (Ne dis pas que je place la barre trop haut. Au contraire ! Ce sont justement les cultes « magnifiques » qui ont fait me sentir sur la touche.)

Un culte durant la Semaine sainte, enregistré par quelques pasteurs de mon Église et diffusé sur la chaîne locale, m’avait donné beaucoup d’espoir car je m’étais enfin senti être avec eux. Et ce matin-là, ça y est. J’ai été avec vous pour construire la liturgie ensemble, pour m’associer à cet élan de rendre un culte à Dieu. (Ne méprend pas : je ne suis pas en train de dire que la qualité de ces cultes était moins bonne que ceux « magnifiques » !)

Est-ce parce que je me suis habitué petit à petit à cette manière de participer au culte au bout d’un mois de confinement ? Je ne le crois pas. Et c’est pourquoi j’ai envie de te dire plus qu’un simple merci.

Les raisons sont nombreuses. Je ne pourrais pas les détailler sans en faire des commentaires inutiles. Je dirai tout simplement que j’ai pu prier selon le rythme de celles et ceux qui ont prononcé les prières, respirer en même temps que les musiciens, oser chanter les chants avec la chantre, même si certains chants m’étaient inconnus (et j’avoue que je préfère personnellement d’autres répertoires), répondre à l’écoute de la Parole avec les prédicateurs, me sentir dans le grand cercle de la communion par la simplicité donnée…

Un grand merci donc de m’avoir empêché d’analyser les prières, d’oublier Dieu et le monde en écoutant et admirant les musiciens et chanteurs, de suivre la prédication mot à mot sans la faire résonner en miroir de mon existence… Je n’ai assisté ni à une magnifique conférence, ni à un récital superbe, ni à un spectacle théâtral merveilleux. J’ai participé à un culte. Je l’ai construit avec vous, l’ai rendu à notre Dieu, et j’en suis heureux.

Soit dit en passant… A lire le passage de Hauerwas et Willimon que j’ai cité en exergue de cette lettre, si le monde d’aujourd’hui continue à souffrir de l’obsession de la performance, du mérite, de l’être-à-la-hauteur, je me demande si nos Églises ne contribuent pas aussi à cette souffrance au lieu de l’empêcher. Ou peut-être font-elles tout simplement partie des victimes. Je me demande si l’envie de saisir l’occasion de célébrer un culte à la télé ou à la radio pour en faire quelque chose de « spécial » n’en est pas un symptôme révélateur.

Si je me permets de t’écrire ces lignes, c’est parce que je sais que tout ce que je viens de dire est tout simplement normal pour toi qui ne cesses de prêcher le Dieu de Jésus-Christ, celui qui aime qui que ce soit, quelle qu’il/elle soit. C’est pourquoi je te dis merci et bravo.

Bien amicalement,

H.

Au boulot – méditation pour le Samedi saint

« Coronavirus : le monde entier est à l’arrêt », dit-on. Oui et non. Oui, quand nous pensons aux multiples activités qui sont impossibles à poursuivre en ce moment pour contrer la pandémie et à la peine de celles et ceux dont les emplois ou les entreprises sont menacés. Non, quand nous pensons à ces nombreux héros du temps de la crise. Ils sauvent des malades, assurent notre quotidien et nous permettent de garder l’espoir du lendemain.

© http://www.laliberte.ch – les dessins d’Alex du 24 mars 2020

Le monde entier n’est pas à l’arrêt. Le monde d’hier est à l’arrêt, le monde d’aujourd’hui se bat pour que la vie de demain soit possible. En restant à la maison, alors que je meurs d’envie d’aller prendre un peu d’air fraîche au Creux-du-Van, de bavarder avec des amis autour d’un verre, de jouer au ping-pong ou de me retrouver sur les bancs de l’église avec mes amis paroissiens pour chanter à cœur ouvert « A toi la gloire ! » au matin de Pâques… je participe aussi à ce monde qui travaille pour demain (nous voilà ainsi dans le dessin, dans le « etc. »).

Le Samedi saint, c’est justement ce temps où l’ancien monde a déjà disparu et où le nouveau, celui que nous attendons, n’est pas encore manifeste. La croix du Vendredi saint a déjà porté son jugement sur le monde voué à la disparition, mais la lumière de Pâques n’est pas encore là.

De ce point de vue, le Samedi saint est la concentration même du temps vécu par toute créature ici et maintenant. Notre existence tout entière est sous le signe du Samedi saint. Notre avenir a déjà eu lieu dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, mais il n’est pas encore pleinement visible. Ce « déjà et pas encore » de notre existence, l’apôtre Paul le décrit ainsi :

Tout ce que je désire, c’est de connaître le Christ et la puissance de sa résurrection, d’avoir part à ses souffrances et d’être rendu semblable à lui dans sa mort. Et j’ai l’espoir que je parviendrai moi aussi à la résurrection d’entre les morts.

épître de l’apôtre Paul aux Philippiens, 3,10-11

L’apôtre Paul désire d’être, littéralement, « configuré » au Christ crucifié et espère sa résurrection. La puissance de la résurrection du Christ est déjà à l’œuvre mais notre résurrection est une promesse. Notre véritable vie est toujours « cachée avec le Christ en Dieu ». Alors, en attendant, que faire ?

Il fut un temps où deux géants de la théologie du 20e siècle se trouvaient en même temps à Bâle. A la fin d’une rencontre avec les étudiants, organisée par l’aumônerie universitaire, eut lieu un temps de questions-réponses. Un étudiant leva la main et demanda : « Pensez-vous que l’enfer existe ? » Le plus jeune des deux théologiens répondit : « En toute honnêteté intellectuelle, je ne peux pas faire autrement qu’affirmer son existence. Mais j’espère qu’il est vide. » Puis il regarda son collègue plus âgé. Celui-ci prit la parole : « En toute honnêteté intellectuelle, moi aussi, je suis dans l’incapacité de nier son existence. Mais je ne crois pas qu’il soit vide. Il doit être occupé par une seule personne : le Christ. »

Je ne prétends pas comprendre toute la profondeur de leurs pensées impliquées dans ce dialogue. Mais une seule idée me saisit : si l’enfer existait, si cet endroit, où aucune relation ne serait plus possible, existait réellement, le Christ serait là pour repousser celles et ceux qui y arrivent, afin que rien ne puisse nous séparer de l’amour de Dieu.

« […] Il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli, il est descendu aux enfers », disons-nous selon le Symbole des Apôtres. Confesser la descente aux enfers du Christ au Samedi saint, c’est de reconnaître le Christ qui travaille aujourd’hui dans ce monde de « déjà et pas encore ».

Ainsi le Samedi saint n’est pas une simple pause entre la gravité de la crucifixion et la joie de la résurrection, comme si nous avions besoin de souffler un peu… Au contraire, il est le temps où nous veillons. Ce travail intense de la veille nous invite à voir comment Dieu œuvre dans et pour ce monde et prépare Pâques, le passage de toute la création vers le nouveau ciel et la nouvelle terre.

Au matin de Pâques, nous crierons de joie : « Le Christ est ressuscité. Il est vraiment ressuscité. » En attendant, en ce jour de Samedi saint, nous chuchotons : « Chut ! Il est là, il travaille dans les larmes et la sueur auprès des pauvres, des désespérés, des chômeurs, des malades, des endeuillés, des réfugiés, des noyés, des angoissés, des abandonnés, des cyniques, des prisonniers, des sans-papiers, des sans-espérance… Il est temps que nous le rejoignions. » Il est temps pour ce rude travail : espérer.

Petit bonus

Sérieux ? – méditation pour le Mercredi saint

J’ai l’impression que c’est déjà un peu du passé – que la mode passe vite ! –, mais on a beaucoup parlé du papier-toilette il y a trois à quatre semaines. Tous les médias rapportaient des scènes de frénésie d’achat. Beaucoup d’esprits fins s’en étaient inspirés dont voici un exemple.

© Theo Moudakis, dans le journal « The Toronto Star » du 11 mars 2020

On sait que cette ruée sur le papier toilette fut un évènement quasi mondial. Les interprétations qui tentaient d’expliquer ce phénomène n’ont pas tardé à venir, et elles furent nombreuses : psychologique, sociologique, médiatique, etc., etc.

Je me suis rappelé la ruée vers cet objet de mode, heureusement de courte durée, et la multiplication des interprétations qui l’ont suivie, en lisant ce qui s’était passé le Mercredi saint.

1La Pâque et la fête des pains sans levain devaient avoir lieu deux jours après. […] 3Jésus était à Béthanie dans la maison de Simon le lépreux et, pendant qu’il était à table, une femme vint, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum de nard, pur et très coûteux. Elle brisa le flacon d’albâtre et lui versa le parfum sur la tête. 4Quelques-uns se disaient entre eux avec indignation : « A quoi bon perdre ainsi ce parfum ? 5On aurait bien pu vendre ce parfum-là plus de trois cents pièces d’argent et les donner aux pauvres ! » Et ils s’irritaient contre elle. 6Mais Jésus dit : « Laissez-la, pourquoi la tracasser ? C’est une bonne œuvre qu’elle vient d’accomplir à mon égard. 7Des pauvres, en effet, vous en avez toujours avec vous, et quand vous voulez, vous pouvez leur faire du bien. Mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours. 8Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait : d’avance elle a parfumé mon corps pour l’ensevelissement. 9En vérité, je vous le déclare, partout où sera proclamé l’Evangile dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d’elle, ce qu’elle a fait. »

évangile selon Marc 14,1a.3-9 – traduction TOB

Une femme verse de l’huile sur la tête de Jésus à Béthanie. Spontanément, c’est-à-dire quand on se met dans la peau des gens de l’époque de ce monde biblique, deux interprétations sont possibles sur le geste de la femme : soit elle est amoureuse de lui, soit elle fait un geste symbolique de l’onction royale. Les descriptions de Luc (7,36-38) et Jean (12,1-8) inspirent la première supposition en soulignant la sensualité du geste de la femme : l’huile versée sur les pieds de Jésus, la caresse des cheveux. Matthieu (26,6-13) et Marc décrivent la scène beaucoup plus sobrement en faisant couler l’huile sur la tête, ce qui évoque plutôt la reconnaissance de la royauté de Jésus.

Or, aucune de ces deux interprétations ne fera écho. Certains de ceux qui sont présents interprètent le geste de la femme selon la logique du rendement économique, Jésus l’interprète pour ainsi dire selon « l’illogique » du Règne de Dieu à l’approche de sa mort. Eux s’indignent et font des reproches à la femme, Jésus la relève. Une interprétation condamne ce qui s’est passé et ferme tout avenir, l’autre donne un sens au passé et ouvre un horizon.

Les pauvres, nous en avons en effet toujours avec nous. L’Église est même l’Église de et pour les pauvres. Comment ne pourrait-elle pas l’être car sa tête, le Christ lui-même, a été le pauvre des pauvres en allant jusqu’à la croix ? L’Église est le rassemblement de celles et ceux qui n’ont pas peur de gaspiller le peu d’huile que nous possédons sur la tête et les pieds des pauvres. De quoi aurons-nous peur, car le Christ est celui qui a promis le souvenir éternel à cette femme anonyme ?

Absurde… – méditation pour le Mardi saint

Le coronavirus est absurde. Ce parasite qui ne peut vivre strictement qu’aux dépens d’un organisme hôte parvient à tuer son hôte, par conséquent soi-même.

La mort est absurde. Toutes tentatives d’explication ou de justification se brisent en mille morceaux sur une mort concrète, celle d’un être que j’aime.

Les scènes qui accompagnent la mort en ce temps de pandémie sont absurdes. Quelques personnes dispersées dans la chapelle pour dire un dernier au-revoir. Des cercueils entassés, des urnes funéraires par colonnes, des camions réfrigérés…

A ces absurdités, une riposte.

Celui qui est sur le brancard et celle qui, épuisée, est endormie contre le mur, partagent le même combat. Nous existons pour aimer et être aimés. La vie se donne au nom de l’amour.

Et voici Jésus qui se voit devant l’absurdité de son sort en miroir d’une pauvre veuve.

Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l’argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup. Vint une veuve pauvre qui mit deux petites pièces, quelques centimes. Appelant ses disciples, Jésus leur dit : « En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc. Car tous ont mis en prenant sur leur superflu ; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Evangile selon Marc 12,41-44 (traduction TOB)

Depuis le dimanche des Rameaux, Jésus fait l’aller-retour depuis Béthanie où il passe la nuit. Jésus passe ses journées au Temple de Jérusalem. Il enseigne devant la foule qui se gonfle de pèlerins de plus en plus nombreux à l’approche de la Pâque, il polémique avec les autorités religieuses et politiques sur tout un tas de sujets. Tout à la fin de ces journées d’enseignement et de polémique, avant de prendre le chemin de retour à Béthanie pour une dernière nuit, Jésus voit une veuve pauvre mettre deux petites pièces et il y voit son destin.

La veuve est doublement pauvre. Elle est pauvre car elle n’a pas grand-chose, mais elle l’est encore plus parce qu’elle se fait avoir par le système qui la pousse à donner tout ce qu’elle possède. Elle est dans la misère et elle investit tout ce qu’elle a dans quelque chose qui est voué à disparaître : le Temple de Jérusalem et la vie organisée autour de cet édifice-système.

L’absurdité qui frappe cette veuve pauvre attend Jésus. Il affrontera bientôt le monde qui le pousse à donner tout ce qu’il possède, sa vie elle-même. Il ne se dérobera finalement pas à ce chemin, même s’il est absurde. La vraie vie ne surgira que par sa mort sur la croix. Dieu se donne à la mort et la mort n’est plus. Une absurdité. Une absurdité qui riposte. Un mystère.

Stop ! – méditation pour le Lundi saint

En ce temps de confinement, il ne manque pas de dessins qui illustrent la situation inouïe de notre monde. En voici une qui a capté mon attention particulière.

© www.laliberte.ch – les dessins d’Alex, « Le stress du confinement », le 26 mars 2020

En fin de compte, c’est un bonhomme qui reproduit la vie d’avant le coronavirus dans l’espace de confinement. Il a fait entrer dans son appartement le monde que nous connaissons : celui de la performance, de la consommation, de l’épanouissement par le faire. Je n’ai pas été épargné par cette tentation de vouloir vivre toujours comme avant : un sentiment de culpabilité de ne pas faire grand-chose – en tout cas visible, audible ou connectable – m’en témoignait. Que c’est difficile d’être un serviteur inutile…

Et j’ai pensé à relire ce récit qu’on appelle traditionnellement « Purification du Temple » pour ce Lundi saint.

Le lendemain, à leur sortie de Béthanie […] Ils arrivent à Jérusalem. Entrant dans le temple, Jésus se mit à chasser ceux qui vendaient et achetaient dans le temple ; il renversa les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes, et il ne laissait personne traverser le temple en portant quoi que ce soit. Et il les enseignait et leur disait : « N’est-il pas écrit : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ? Mais vous, vous en avez fait une caverne de bandits. » Les grands prêtres et les scribes l’apprirent et ils cherchaient comment ils le feraient périr. Car ils le redoutaient, parce que la foule était frappée de son enseignement. Le soir venu, Jésus et ses disciples sortirent de la ville.

Evangile selon Marc 11,12a.15-19 (traduction TOB)

C’est la première chose que Jésus fait à l’entrée de Jérusalem : il chasse ceux qui commercent dans le Temple. Selon l’évangéliste Marc, cela se passe justement au lendemain du dimanche des Rameaux. Matthieu et Luc placent la scène dans le feu de l’action de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem (Mt 21,10-17 et Lc 19,45-48), l’évangile selon Jean encore ailleurs (Jn 2,13-16). Mais leurs messages convergent : c’est la première action significative de Jésus dans la ville de Jérusalem, et elle annonce déjà que cela va mal finir.

Ces pauvres vendeurs du Temple, pourrait-on dire, car ils ne faisaient pas d’autres choses qu’assurer le bon fonctionnement de la vie religieuse et politique – puisque ces deux dimensions étaient intimement liées – du peuple. Il serait faux de penser que le geste de Jésus vise à stigmatiser les actions économiques telles quelles, mais il vient dénoncer la perversion de l’économie, de la politique et du religieux, au détriment des pauvres et des opprimés. La description dans l’évangile selon Matthieu est éclairante : là où les exploiteurs du système laissent la place s’avancent des aveugles, des boiteux, et des enfants, c’est-à-dire les exclus (Mt 21,14ss). La vocation du Temple, l’essentiel pour lequel il existe, était l’accueil de la prière de qui que ce soit : « Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ». Elle sera finalement incarnée en Jésus-Christ, par sa mort et sa résurrection ; il sera le lieu où Dieu et chacun-e de nous se rencontrent, le véritable lieu de rencontre où aucun obstacle puisse nous empêcher de nous approcher, fût-ce même la mort.

Ce Jésus me dit aujourd’hui que, dans mon cœur, dans ma vie, il y a encore nombreux vendeurs et acheteurs qui obstruent sa présence, à commencer par celui qui vend le rêve de performance, de mérite. Il dit aussi au monde qu’il y a toujours des espaces à nettoyer, à vider, afin que la justice soit relevée, la paix soit semée, la création respire un avenir serein. Pour tendre l’oreille à cette parole, il nous faudra d’abord savoir descendre du vélo d’appartement qui tourne à plein régime.

Mon premier dimanche sur le sol européen (2/2)

Depuis ce jour-là, quand je vais en Corée (du Sud), il m’arrive de compter le nombre de croix que je croise. Un réflexe que je n’avais pas lorsque j’y vivais. Connaissez-vous en effet le nombre de salons de coiffure qui sont dans un rayon de 500 mètres autour de chez vous ? Avez-vous eu l’idée de les compter un jour ? Chez ma mère, dans un quartier résidentiel de la ville limitrophe de Séoul, je peux compter pas moins de neuf églises issue de la Réforme et une église catholique romaine que je pourrais atteindre à pied en moins de dix minutes.

© Cha ZooYong, « Muraille #01 », exposition « The One »

D’après les statistiques de l’année 2017, on compte environ 54’000 lieux de culte protestant en Corée, dont la population est d’environ 51,5 millions. C’est à peine moins nombreux que les salons de coiffure : 66’000.

Si je transpose naïvement les proportions, c’est comme s’il y avait 11 temples protestants dans ma paroisse (Corcelles-Cormondrèche et Peseux), 35 dans la ville de Neuchâtel, 2’300 à Paris. La superficie de Paris étant de 105 km2, on pourrait compter 23 églises protestantes par kilomètre carré.

Cela fait un bien fou de faire ce calcul et de savoir que je n’étais pas complètement stupide en m’aventurant dans les rues de Paris ce dimanche en juillet 2000. Je pensais bien sûr que la population protestante n’y serait pas si nombreuse, mais même si je m’imaginais un paysage où il n’y aurait qu’un dixième de ce dont j’avais l’habitude, cela aurait dû être 2 à 3 lieux de culte protestant dans un rayon de 500 mètres. D’où probablement ce que je me disais : une promenade d’une demi-heure, allez, de trois quart d’heure, me suffira…

Il y a quelques années, je passais mes vacances en Bretagne, un des bastions catholiques de France. Quelques minutes de recherche sur internet permirent d’obtenir l’adresse du temple de l’Église réformée la plus proche de notre gîte. Il fallait environ une heure de route. Ma femme et moi nous regardâmes un petit instant et décidâmes d’aller à la messe catholique du coin. Si nous y habitions pour une longue durée, pourquoi pas, mais pour quelques semaines de vacances…

J’aurais pu me poser sur le banc d’une de ces églises catholiques il y a vingt ans lorsque ma recherche à l’aveugle avait commencé à me paraître sans issue. Mais c’était il y a vingt ans.